Pourquoi Spuerkeess, BIL et BGL ne suivent toujours pas les taux
La BCE a remonté son taux de dépôt à 3,25 %. Les livrets luxembourgeois, eux, dorment toujours entre 0,5 et 2 %. J'ai posé la question, gentiment, à trois conseillers de la Place.
Le mécanisme est censé être simple. Quand la BCE rémunère mieux les réserves que les banques commerciales déposent chez elle, ces banques, en théorie, transmettent une partie de cette manne à leurs déposants. C'est ce qu'on appelle, dans les manuels d'économie monétaire, le « pass-through » des taux directeurs. C'est aussi ce qui, au Luxembourg, ne se produit que partiellement, lentement, et parfois pas du tout.
Le taux de dépôt de la BCE est resté autour de 3 à 4 % pendant la majeure partie de 2024-2025, avant de redescendre doucement vers 3,25 % début 2026. Pendant ce temps, le livret historique de Spuerkeess affichait, en moyenne pondérée, autour de 1,2 %. Aujourd'hui, sur les soldes les plus élevés, on grimpe à 2 %. Encore faut-il être éligible aux tranches supérieures.
Conseiller n° 1 : « La structure de notre bilan ne le permet pas »
Premier rendez-vous, dans une agence du centre. Le conseiller, courtois, m'explique que la banque est « structurellement excédentaire en dépôts à vue ». Traduction : elle a tellement d'argent dormant sur les comptes courants — non rémunérés — qu'elle n'a aucun besoin d'aller chercher de l'épargne supplémentaire en rémunérant ses livrets. La logique est imparable, du point de vue de la banque. Elle l'est nettement moins du point de vue du client qui finance, gratuitement, ce confort.
Je lui pose alors la question naïve : « Mais si je suis votre client depuis vingt ans, c'est quand même un peu vexant, non, qu'on me serve 0,8 % alors que vous placez vous-mêmes mon argent à 3,25 % à Francfort ? » Il sourit, hoche la tête, et change de sujet en m'invitant à découvrir l'assurance-vie luxembourgeoise qui « capture mieux les rendements de marché ». Ce n'était pas la réponse à ma question.
Conseillère n° 2 : « Le marché luxembourgeois est moins concurrentiel »
Deuxième rendez-vous, autre banque, autre quartier. La conseillère, plus directe, me dit qu'au Luxembourg, l'épargne de détail est, historiquement, peu disputée. Quatre grandes banques, une clientèle relativement fidèle, des frais de changement perçus comme élevés. Tant que personne ne bouge, personne n'a intérêt à remonter le premier ses taux : ce serait de la marge en moins, sans gain commercial évident. C'est ce que les économistes appellent, de manière à peine voilée, un équilibre de cartel implicite — sauf qu'on ne le dit jamais comme ça en agence.
Elle ajoute, en off : « Les plateformes comme PickTheBank ou Raisin, à terme, vont nous forcer à bouger. Mais on n'est pas encore là. Les volumes sont marginaux. » Marginaux ? Selon PickTheBank, plus de 200 millions d'euros auraient été collectés en 2025 auprès de résidents luxembourgeois. Ce n'est pas une vague. C'est, pour l'instant, un filet d'eau — mais qui creuse.
Conseiller n° 3 : « Honnêtement, allez voir ailleurs »
Le troisième rendez-vous est, de loin, le plus inattendu. Le conseiller, après avoir répondu à mes questions par les formules attendues, finit par me dire, presque à voix basse : « Pour un dépôt à terme pur, vous ferez mieux ailleurs. Nous, on est bons sur le crédit, sur la gestion de patrimoine, sur les services aux entreprises. Sur l'épargne de détail, franchement, on n'est pas compétitifs. »
C'est probablement la phrase la plus honnête que j'aie entendue cette année dans une agence bancaire luxembourgeoise. Elle dit beaucoup. Elle dit que les conseillers, en interne, le savent. Elle dit que la spécialisation des grandes banques de la Place se fait, de plus en plus, au détriment du client d'épargne classique. Et elle suggère que le marché — lentement, mais sûrement — est en train de se segmenter.
Que faire, concrètement ?
Rien de spectaculaire. Il s'agit, simplement, de dissocier deux choses qu'on a longtemps confondues : la relation bancaire principale (comptes courants, crédit, conseil patrimonial) et le rendement de l'épargne dormante. La première reste, raisonnablement, chez une banque de la Place. La seconde peut, et probablement doit, aller chercher le meilleur taux disponible dans l'espace SEPA, dans la limite des 100 000 € garantis par établissement.
Ce n'est pas un acte de défiance envers les grandes banques luxembourgeoises. C'est un acte de bon sens financier — celui, exactement, qu'elles vous conseilleraient si vous étiez un de leurs gros clients institutionnels.
Note : les entretiens cités ont eu lieu entre janvier et mars 2026, à titre privé, en tant que client potentiel. Les propos sont rapportés de mémoire et reformulés ; aucun conseiller n'a été cité nommément.
